Septembre 1996

Chronique du 16 mars. Chroniques de l'an 18. Isaac Babel

LES CHEVAUX

Ce qui s'appelait autrefois les abattoirs de Pétrograd n'existe plus. On n'y amène plus un seul buf, plus un seul veau.

Au contraire. Des dizaines, des centaines de chevaux attendent, l'air lugubre, dans les stalles. Ils somnolent d'épuisement, ils mangent leurs propres excréments et les pieux en bois des clôtures. [...]

Des dizaines de Tatars sont employés à tuer les chevaux. C'est une occupation purement tatare. Nos bouchers, qui sont au chômage, n'ont jusqu'à présent pas réussi à s'y mettre. Ils ne peuvent pas, leur cur ne le supporte pas.

C'est ravageur. Les Tatars ne sont absolument pas formés à ce qu'ils font. [...] Les bouchers passent avec des carcasses fumantes, les chevaux sans un gémissement tombent sur les sols de pierre. [...]

En janvier, on a eu cinq mille chevaux abattus, en mars, il y en aura dix mille ; Pourquoi ? Pas moyen de les nourrir. Les Tatars paient mille, mille cinq cents, deux mille roubles pour un cheval squelettique. La qualité des chevaux à abattre a terriblement augmenté. Avant, aux abattoirs, on envoyait que des vieux chevaux proches de la mort. Aujourd'hui, on peut voir autant qu'on en veut de magnifiques chevaux de trait âgés de trois, quatre ans qui vont se faire abattre. Tout le monde en vend, les cochers, les charretiers, les propriétaires privés, les paysans des environs. La "déchevalisation" suit un cours terriblement rapide, et cela, juste avant le printemps, juste avant les grands travaux. La force de locomotion à vapeur disparaît de façon catastrophique. La force vivante, dont nous avons tant besoin - pareil. Va-t-il, en général, rester quelque chose ?

On a calculé que depuis le mois d'octobre (quand s'est amorcée la multiplication effrénée des abattages, on a tué un nombre de chevaux qui, en temps normal, auraient fourni du travail aux abattoirs pendant douze à quinze ans.

Je suis sorti de l'endroit où les chevaux trouvent le repos et je me suis dirigé vers l'auberge Khoutorok, en face des abattoirs.C'était l'heure du déjeuner. L'endroit était rempli de Tatars - abatteurs et vendeurs ; ils sentaient le sang, la force, le contentement. Derrière la fenêtre, le soleil luisait, faisant fondre la neige sale et jouant sur les vitres sinistres. Le soleil abreuvait de ses rayons le maigre marché de Pétrograd, les petits poissons gelés, le chou gelé, les cigarettes Iou-Iou et le gouzinaki oriental. Les robustes Tatars attablés jacassaient dans leur langue et exigeaient qu'on leur donne pour deux roubles de confiture avec le thé. [...]

Le soleil brille. Il me vient une pensée bizarre : ça va mal pour tout le monde, nous sommes tous dans la misère. Il n'y a que les Tatars pour qui ça va, ces joyeux fossoyeurs de la prospérité. Ensuite cette pensée me quitte. Comme s'il n'y avait que les Tatars Les fossoyeurs - c'est nous tous.


(en) bon - points à conserver